Bibliophilie : le premier livre de Proust “Les Plaisirs et les Jours”,
par Jacques Letertre
Marcel Proust Les Plaisirs et les Jours, 1896
In-4, reliure d’époque en demi-maroquin lavallière à coins,
dos lisse orné d’un décor floral mosaïqué.
Édition originale Paris, Calmann-Lévy, n° 2 des vingt exemplaires de tête sur japon impérial contenant une aquarelle originale signée de Madeleine Lemaire
Prêté au musée de la Villa du temps retrouvé à Cabourg pour la saison 2025
En 1896, chez l’éditeur Calmann-Levy, paraît un recueil de poèmes en prose et de nouvelles : Les Plaisirs et les Jours de Marcel Proust, avec une préface d’Anatole France et des illustrations de Madeleine Lemaire.
Si Proust a déjà publié de nombreux articles dans des revues souvent confidentielles, c’est la première fois qu’il se lance dans la publication d’un véritable livre. L’éditeur est le plus prestigieux en littérature, Anatole France et Madeleine Lemaire sont des références majeures dans leur domaine. La famille Proust est prête, pour l’offrir à des relations, à acquérir une partie importante des exemplaires. La préface d’Anatole France est sortie le 9 juin 1896 dans Le Figaro et dans le Gaulois, relayée par des articles élogieux de Léon Blum.
Et pourtant, cette édition fut un tel désastre que vingt-trois ans plus tard, quand Proust obtint le Goncourt, plus de 1100 des 1500 exemplaires restaient invendus et ce malgré les nombreux achats faits par la famille. Comme le rappelle Philippe Robinet dans un article du blog Proustonomics du 21 janvier 2023, son prédécesseur de l’époque fit remarquer dans une lettre du 29 juin qu’au rythme actuel de ventes de cinq par an, il faudrait 220 ans pour liquider le stock.
Certes, l’ouvrage était cher, hybride – des poèmes, des portraits de peintres, des essais littéraires, des morceaux de pièces de théâtre, … – la réputation de mondain superficiel de Proust bien établie, l’écriture trop originale, etc. Et si l’origine du désastre devait être cherchée ailleurs ?
Dès le début, des rumeurs persistantes coururent sur le fait qu’Anatole France n’avait pas écrit lui- même la préface et que ce serait sa maîtresse Madame de Caillavet, qui aurait – à l’exception de la dernière phrase – tout rédigé.
En 1960, Roger Pillaudin interrogeait Marie Scheikevitch, grande amie de Proust qui tenait salon au début du xxe siècle et, à ce titre, avait bien connu tant Anatole France que Madame de Caillavet. Elle aussi affirmait sans nuance au sujet de la préface d’Anatole France – que Proust avait dû batailler pour obtenir –, que non seulement elle était très brève, mais que seule la dernière phrase était d’Anatole France.
Plus de quarante pages du livre Souvenirs d’un temps disparu paru en 1935 chez Plon sont consacrés au couple Anatole France – Madame de Caillavet. La Société des Hôtels Littéraires possède un exemplaire rempli de mentions manuscrites de la main de Marie Scheikevitch qui se font l’écho de ces méchantes rumeurs qui nuisirent au succès du livre.
Le pire réside peut-être dans le fait, révélé par Jean-Yves Mollier dans son livre consacré à l’histoire des éditions Calmann-Lévy qu’il vint présenter à l’Hôtel Littéraire Le Swann en mars 2023, à savoir que ni Paul, ni Georges Calmann ne lurent le manuscrit, mais en confièrent l’édition à un spécialiste du … dessin et de l’imprimerie : Édouard Hubert.
Vingt ans plus tard, celui-ci reconnut qu’il avait conseillé à Proust d’éliminer les parties « scabreuses » du texte et « ces profusions d’épithètes parfois un peu contradictoires qui gênent la lecture ». C’est en grande partie à ce censeur bien intentionné que l’on doit l’élimination de ce qui constitue Le Mystérieux Correspondant et le fait que l’éditeur de Du côté de chez Swann fut… Grasset.
La Société des Hôtels Littéraires a accepté de prêter à la Villa du Temps retrouvé à Cabourg, pour la durée de son exposition en 2025, l’exemplaire n° 2 des Plaisirs et les Jours, un des vingt du tirage de tête sur japon impérial contenant une aquarelle signée de Madeleine Lemaire. Cet exemplaire est en reliure mosaïquée de l’époque et provient de la bibliothèque de Michel Bolloré.
Jacques Letertre